Le grand combat

de Ta-Nehisi Coates, aux éd. Autrement, 19€. Paru en 2008 aux États-Unis, ce récit de jeunesse est le complément indispensable à Une colère noire, paru l’an dernier chez le même éditeur.

Fort du succès de la traduction de Between the world and me, les éditions Autrement ont eu la bonne idée de publier le premier ouvrage de Ta-Nehisi Coates. Beaucoup plus léger que la lettre à son fils, Le grand combat (le beau combat dans le titre original) décrit avec un certain humour l’enfance et l’adolescence de l’auteur à Baltimore. Dans des rues ravagées par le crack, sur fonds de rap naissant, le petit Ta-Nehisi tente de grandir. On comprend pourquoi, dans la lettre à son fils, il parle sans cesse des menaces qui pèsent sur le corps noir. On en apprend un plus sur la figure du père, personnalité ambiguë : violente dans son éducation mais modèle de culture pour ses enfants. Ta-Nehisi Coates parvient à développer son histoire sans tomber dans le pathos alors que le contexte décrit est dramatique. Un témoignage très intelligent et d’une valeur politique rare.

Le bureau des jardins et des étangs

de Didier Decoin chez Stock, 20,50€. Un grand roman, sensuel, nostalgique, qui nous transporte dans le Japon médiévale. Miyuki, jeune veuve du pêcheur de carpes attitré du Palais impérial, doit honorer la dernière commande de son défunt mari. Pour cette femme qui vivait jusque-là dans l’ombre de son époux, le chemin jusqu’à la cité impériale constitue un véritable voyage initiatique.

Fruit de douze années de recherche sur le Japon (une bibliographie sélective est donnée en fin d’ouvrage), le livre de Didier Decoin est un véritable régal pour les amoureux de l’imaginaire japonais. Il convie tous les sens : toucher, odorat… le roman est très charnel. C’est aussi une très belle histoire de femme. L’héroïne, après un long travail de deuil (évoqué d’ailleurs avec une remarquable délicatesse par Decoin) effectue une véritable re-naissance en quittant son village et en se confrontant au monde pour la première fois. Son voyage est semé d’aventures parfois réjouissantes, parfois dramatiques, mais toujours formatrices. L’écriture magnifique de Didier Decoin, membre de l’Académie Goncourt, couronne le tout. Nous recommandons chaudement ce livre.

délivrances

de Toni Morrison
aux éditions Christian Bourgois
18€

C’est assez extraordinaire, l’envoûtement que peut créer la lecture d’un roman de Toni Morrison. Que dire, sinon qu’ils sont décidément peu nombreux, ces écrivains qui toujours, au fil de leur œuvre, sans jamais faillir, vous racontent des histoires avec une élégance, une justesse, une sincérité inaltérables, qui vous donnent à lire des phrases dont vous ne sortez pas totalement indemne, des petits agglomérats de lettres qui vous nourrissent et s’accrochent quelque part dans les limbes de votre esprit pour faire partie de votre vie.
Dans délivrances, Toni Morrison déploie sa plume au service des mêmes thèmes toujours déclinés dans ses précédents ouvrages, trouvant une nouvelle fois une forme et un angle inédits pour raconter l’enfance et ses traumatismes, les racines de tous et de chacun, le racisme, la couleur noire, la couleur blanche, l’humiliation, la connaissance de soi…Des sujets terriblement forts et communs dont elle parvient toujours à extraire un petit quelque chose d’essentiel, une œuvre littéraire dotée d’un véritable sens, un livre qui mérite d’être lu.

Ensorcelant, hypnotisant, un ouvrage qui confirme à nouveau Toni Morrison parmi les plus grandes dames de la littérature aujourd’hui.

 

9782267028782,0-2685318

La première femme nue

De Chistophe Bouquerel
Actes Sud, 27€

Avec ses 1200 pages, c’est le pavé de l’été ! Et c’est un roman d’amour superbe qui nous emmène dans l’âge d’or de la Grèce antique, sur les pas du sculpteur Praxitèles et de sa maîtresse, amie et modèle Phryné, qui fut la prostituée la plus belle, la plus scandaleuse et la plus riche d’Athènes. Outre le propos passionnant sur l’art antique et le génie de Praxitèles et la sensualité torride du roman, on est surtout charmé par la personnalité de Phryné, d’une étonnante modernité (et qui peut parfois rappeler Grisélidis Réal) : une prostituée libre, militante, assumant sa sexualité et jouant de son pouvoir sur les hommes.9782330050863_1_75

Le voyage de Simon Morley

de Jack Finney
éditions Denoël, 24€

Un roman captivant paru pour ma première fois en 1970, lauréat du Grand Prix de l’imaginaire en 1994 et introuvable en France depuis de longues années…

Simon Morley (sympathique de la première à la dernière page) est recruté par le gouvernement américain pour être l’un des pionniers du voyage dans le passé. Après tout, on vient de conquérir la Lune, pourquoi le temps résisterait-il ? Mais ici, pas de machine infernale ou d’attirail technologique avancé : non, pour voyager dans le temps, il faut seulement s’immerger dans l’esprit d’une époque, se persuader que l’on y vit pour finalement un jour s’y réveiller pour de bon. Alors, pour partir à New-York en 1896, SImon Morley va habiter un vieil immeuble new-yorkais, se faire livrer tous les jours le Times du siècle passé qu’il lira à la lueur d’un bec de gaz… Et un soir de neige, le miracle se produit, Simon se retrouve à la fin du XIXe siècle !

Si Le voyage de Simon Morley est souvent considéré comme un classique de la littérature de voyage dans le temps (aux côtés de La Machine à voyager dans le temps de HG Wells), c’est en fait plus un récit de voyage (teinté d’un enquête policière) qu’un roman de science-fiction. Car Simon nous fait partager ses impressions du New-York passé, ville terriblement exotique pour un new-yorkais d’aujourd’hui. On se promène avec lui dans les rues de Manhattan au milieu des embouteillages de fiacres, on découvre les habitudes de cette époque déjà lointaine et on regarde les nombreuses photographies anciennes qui illustrent le livre. C’est une lecture très agréable et terriblement dépaysante !

Le-Voyage-de-Simon-Morley-de-Jack-Finney-chez-Denoël